«Pour un véritable éveil culturel au sein de nos établissements éducatifs !»

août 5, 2013 dans Réflexion / Analyse par admin

Par Abdelhamid Benzerari. Le Quotidien d’Oran. 14.04.2013

Quand on essaie de donner une définition de la culture, on pense naturellement à la connaissance, à l’assimilation plus ou moins complète d’un patrimoine accumulé au cours des siècles et dont le domaine, plus ou moins vaste comprend les lettres, la poésie, les arts, la philosophie, voire les différentes sciences, la musique. Elle représente un épanouissement complet de la personnalité, mais surtout de l’intelligence.

1ère partie

La culture, c’est la vie. La vie, c’est le monde extérieur et les rapports avec lui. Elle ne consiste pas seulement à acquérir des connaissances variées, mais elle est le point de perfection auquel l’homme qui lit, réfléchit, observe par lui-même. «Pour être heureux, comprends et apprends !» Elle suppose une intelligence souple, à la fois étendue et profonde.

Elle ne va pas sans une liberté totale de l’esprit. Elle s’accompagne de raffinement intellectuel et, vis-à-vis des autres, impose son prestige. On pense ainsi nécessairement un peu à une forme discrète et modeste d’encyclopédisme, qui exclut pédantisme et spécialisation, qui implique ouverture de la pensée de l’individu et tolérance, qui confère ainsi un renom dont nul observateur ne peut s’offusquer. «La culture nous apparaît d’abord comme la connaissance de ce qui a fait de l’homme autre chose qu’un accident de l’univers.

Incontestablement le développement culturel dans notre pays passe par l’école. Cela est indéniable. Il est une dimension de l’épanouissement social, si l’on entend par là le développement optimal des individus et des groupes dans une société en quête de mieux-être et d’égalisation des chances. Actuellement, nos établissements scolaires entretiennent hélas une conception doloriste de la culture.

Ne serait-ce pas à cause de leur vieux penchant à tout penser en termes de programmes, donc de contenus ? Car jusqu’à présent, la grande interrogation est toujours restée la même et ressurgit à tout moment : que faut-il enseigner ? C’est pour y répondre qu’étaient publiées jadis les listes de récitations et de chants, des progressions de dessin avec les natures mortes, les plâtres, les compositions décoratives etc.… Mais la formation culturelle n’est-elle pas plutôt, la formation d’une attitude culturelle donnant, dans le rapport entre l’élève et l’objet plus d’importance au premier terme qu’au second ? Qu’est-ce qu’une telle attitude, sinon une certaine façon de considérer les choses, faite à la fois de compréhension et de sensation et qui vise à en appréhender l’élaboration, les motivations et les effets tout en les reliant à d’autres évènements à d’autres êtres, à d’autres temps.

La culture à l’école, la vie à l’école, doivent être fondées sur une information générale bien conçue et bien équilibrée, grâce à la variété des sources de renseignements, la découverte d’un langage commun assimilable pour recevoir toutes les exigences qui ont donc une incidence pédagogique directe.

L’institution scolaire est donc amenée à s’ouvrir sur cet univers du dehors pour qu’elle soit désenclavée. L’ouverture de l’école se justifie précisément par le rôle éducatif qu’elle doit jouer, de plus en plus, au bénéfice des jeunes en favorisant leur initiation, leur apprentissage à la vie extérieure à l’école. Les relations entre l’établissement scolaire et toutes les institutions et manifestations culturelles doivent être systématiquement facilitées et encouragées. Ecole en tout cas ouverte sur toutes les cultures, celles du passé comme celles du présent, celles de la rue comme celles de l’atelier ou des champs, celles des superbes et celles des humbles, celles des cultivés et celles des autres, celles d’Internet et du multimédia, ne serait-ce pas une belle ambition ?

Une éducation culturelle est donc nécessaire. La sensibilité et le sens de l’esthétique se cultivent et se forment comme l’esprit ; pour cela tenir compte de facteurs de trois piliers : la pratique, la familiarité et l’exigence.

Cela implique évidemment dans les structures scolaires une plus grande marge de liberté pour certains travaux pour l’enfant. Il existe en effet deux

possibilités : obliger l’écolier à réserver son travail dans un temps déterminé pour lui donner la maîtrise de la durée, mais aussi lui octroyer une tâche qui nécessite accomplissement, achèvement, donc qui suppose un certain degré de perfection. Les deux sont utiles et complémentaires.

L’ECOLE ET SON ENVIRONNEMENT

C’est lorsque l’homme regarde de la même façon «le moulin à café» ou le fameux tableau de Léonard de Vinci «La Joconde», c’est-à-dire avec le même souci d’atteindre le créateur à travers la création, que la culture s’affirme. Elle n’est ni dans le monument, ni dans l’outil, ni dans le tableau, que l’indifférence du regard peut unifier ou anéantir, simplement, pour celui qui a appris à voir ou à percevoir, ce qu’il peut recevoir de l’architecture majestueuse et noble du fameux mausolée moghol en marbre blanc «Taj Mahal», des tableaux de peinture d’Issiakhem, de Baya , de Picasso, des fresques de la chapelle Sixtine du Vatican (scènes de la création à la voûte) de Michel Ange… est plus complet que ce que l’ustensile banal peut lui offrir. La hiérarchie des objets culturels est dans cette puissance plus ou moins grande d’évocation et d’accomplissement.

A l’origine, il faut donc préserver cette attitude, la développer, l’affirmer. Tous les arts : arts plastiques, musique, littérature et poésie, théâtre, cinéma, chorégraphie, l’illustration, la calligraphie, la céramique, la mosaïque, si différents par la matière, les moyens et la technique, ont ceci de commun : qu’ils doivent exister en nous un certain sentiment fait de plaisir et d’émotion qu’on appelle le sentiment esthétique.

L’architecture nous plait par l’ordre et l’harmonie des différentes parties, la noblesse et la pureté des lignes, les belles proportions et la hardiesse de la construction. Les arts plastiques : sculpture et peinture…reproduisent les formes, les différents aspects des choses, des êtres et de la nature : le dessin, les lignes et les contours, ombres et lumières, la peinture aussi et en plus les couleurs, la sculpture, le relief. Ils s’adressent directement aux yeux, mais doivent atteindre l’âme. La poésie ressemble à la peinture. Elle plaît et émeut par les sons, les rythmes, l’harmonie. La poésie, comme tous les arts, élève l’âme, inspire de nobles sentiments, exalte le dévouement et l’héroïsme, chante la patrie. La musique s’adresse à l’oreille et par les notes musicales à l’âme. C’est le plus direct et le plus émouvant de tous les arts. Elle excelle dans l’expression des sentiments : joie, tristesse, exaltation. L’expression dramatique est inséparable de l’expression musicale, plastique, chorégraphique. Le théâtre est une leçon de langue permettant à l’enfant de connaître d’élégantes tournures. L’élève en jouant, améliore sa diction, sa mémoire, parle correctement, libère son corps, favorise sa croissance motrice, développe son civisme, son sens moral, l’amour du bien. La danse ou expression corporelle permet de lier les fonctions de création, de communication, d’éveil à l’art. Toute œuvre belle est promesse et certitude d’un échange et cet échange annonce un enrichissement de l’individu. Peu à peu, par la contemplation de la beauté sous toutes ses formes, l’être accède à des formes supérieures de conscience. Le développement de l’esprit créatif et le recours permanent au langage artistique permettent une approche individualisée des phénomènes environnants et donnent lieu à une vision originale du monde.

La grande chance de l’étude du milieu en matière de formation culturelle, c’est qu’il y a toujours un milieu et que l’attitude d’éveil peut trouver, partout un point d’appui.

L’éveil est l’acte pédagogique qui consiste à faire sentir aux enfants que l’analyse du monde est une nécessité. Il doit être non pas un apport de savoir, mais l’outillage mental et le vocabulaire qui permettront aux enfants d’apprendre et comprendre leur temps.

Car tout est culturel mais à des degrés d’intérêt et de considération. La tisanière est un objet banal, le «Potemkine» une œuvre unique et définitive, et «Macbeth» un drame pareillement unique mais soumis à l’infinie diversité des interprétations.

«Tout est culture pour qui tire de chaque chose un agrandissement, un épanouissement de soi-même. Il n’y a pas de culture ceci, et de culture cela, de petite, de grande ou de moyenne culture, il n’y a que les moyens donnés à tous pour s’enrichir de tout.»

La vie culturelle de la cité ne saurait se concentrer à l’intérieur de l’établissement scolaire, l’ouverture de ce dernier sur l’extérieur se justifie précisément par le rôle éducatif qu’il doit jouer de plus au bénéfice des jeunes en favorisant leur initiation, leur apprentissage à la vie extérieure de l’école.

Dans cette ouverture, le rôle des éducateurs est déterminant, sans doute, mais extrêmement délicat pour rendre accessibles les œuvres capitales de l’humanité, et d’abord de notre pays, au plus grand nombre possible d’algériens, d’assurer la plus vaste audience à notre patrimoine culturel et de favoriser la création des œuvres de l’art et de l’esprit qui l’enrichissent.

L’Algérie occupe, tant par la richesse que par la variété de son patrimoine historique et artistique, une place de choix parmi les nations de vieille civilisation.

LA PREHISTOIRE EN ALGERIE

Le gisement préhistorique d’Ain El Hench, prés de Sétif, qui remonte à des milliers d’années, est considéré par les archéologues comme l’un des plus anciens de la planète. Sans oublier les dolmens, monuments mégalithiques (de méga: grand, et lithos: pierre) qui constituent les plus anciens vestiges monumentaux que l’on connaisse(1500 avant J-C). Réalisés en partie à l’aide de blocs de pierre de grandes dimensions, ils ont presque toujours un but à caractère funéraire ou culturel :dolmens de Bounouara (Kroubs),de Sigus, de Tiddis(Constantine), de Roknia (Guelma), de Rihane (El-Tarf)… Ces mégalithes sont laissés à l’abandon et c’est trop dommage ! Ils doivent être entretenus et préservés .Ils constituent un lieu historique de grande importance.

Le menhir (du breton : men, pierre et hir, longue) est le type le plus simple. C’est un bloc de pierre et unique fiché dans le sol verticalement dont la fonction demeure obscure : menhirs d’Ain-Abid, de Sigus….

Les dolmens ne sont pas les seuls monuments funéraires. Outre les tombes en silo ou les allées couvertes, on rencontre en Algérie des formes complexes : les «chouchets» qui sont de petites tours dont le mur extérieur est construit avec soin, les «bazinas», tumulus de pierres à revêtement extérieur. Au Sahara, les monuments dits en « trous de serrure», enfin les grands édifices comme le tombeau de Tihinan à Abalessa.

La famille de ces nécropoles est à l’évidence d’un grand intérêt. Elle a ainsi permis aux archéologues de retrouver des objets déposés prés des morts : série de céramique, collection de bijoux provenant de lieux de sépulture protohistoriques de Gastel, Tiddis, Béni-Messous, Roknia, Sigus…

Le biface c’est l’instrument type. Le principal faciès culturel du paléolithique ancien est l’Acheuléen (du site français St-Acheul), biface ovale, plat à tranchant rectiligne, sa pointe affinée. Les pointes pédonculées (Atérien, du site éponyme de Bir El-Ater, Tébessa. Les pointes de flèche et de lance du néolithique(néo, nouveau et lithos, pierre), du capsien : lamelles de silex en forme de triangle, de trapèze qui servaient de dents de faucille(4000-4500 ans avant J-C), des fragments de coquilles d’œufs d’autruche qu’on trouve dans les cendres de feux de bois des «ramdayat» (escargotières) et qui avaient la fonction de récipients pour faire cuire les escargots.

La première pierre taillée par l’homme commence par le paléolithique. Le très ancien paléolithique concerne surtout l’Afrique : l’homme y apparaît vers-3millions d’années, soit au moins un million d’année plutôt qu’en Europe.

L’homme façonne alors des outils rudimentaires faits de galets aménagés et d’éclats ; il produit des pointes et des racloirs retouchés sur une face. Le silex taillé est aussi répandu dans certaines régions du Sahara qui se présente comme le musée à ciel ouvert le plus grand du monde. Le Tassili N’ajjers a vu naître, il y a plusieurs millénaires, les merveilles de l’art pariétal, ces chefs-d’œuvre qui ont forcé l’admiration des grands spécialistes internationaux. L’antiquité dite classique a été marquée par l’originale contribution locale aux influences de l’art méditerranéen, punique, grec, et romain (civilisations berbères, phéniciennes, berbéro-romaines, vandales et byzantines.)

Les vestiges romains marquent l’empreinte de Rome qui a été plus forte et plus durable que celle de Carthage, aussi bien sur la partie orientale, la première conquise que sur le reste du pays, plus lentement occupé et moins profondément influencé: Taghaste (S.Ahras), Madaure (M’Daourouch), Hippone (Annaba), Rusicade (Skikda), Chullu (Collo, anciennes colonies phéniciennes), Cirta, Tiddis, Milev(Mila), Djamila, Timgad, Lambèse, Tébessa, Guelma, Cherchel… Des historiens ont écrit d’abondance sur le passé de l’Algérie (Maghreb central) qui a subi la latinité plus de 5 siècles, mais ils ont totalement ignoré le domaine des lettres. Alors que les langues du monde ancien bourgeonnaient et s’imposaient, les Imazighen n’ont pas réussi à jeter les bases d’une littérature écrite, mais ils nous en ont légué une orale très riche : contes, légendes, poèmes, chants.

Que le grec et le latin aient véhiculé l’essentiel de la pensée humaine en ces temps-là, n’a pas empêché l’homme de lettres algérien de faire preuve de son génie créateur par le truchement de la langue de l’occupant, à travers des œuvres dont l’originalité ne s’est jamais démentie, qu’il s’agisse de «l’Ane d’or» d’Apulée de Madaure, des «Astronomiques» de Manilus, de «l’Abrégé de sept ans de guerre» de Florus et, bien sûr, de la somme du grand Saint Augustin, maître de la pensée scolastique dans le monde chrétien du haut moyen âge, qui a donné au latin chrétien ses lettres de noblesse.

Le passage à la langue de l’autre, du punique des phéniciens, au latin des romains en passant par le grec, caractérisait la culture de cette époque.

Un enfant de Cirta, le philosophe Cornelius Fronton qui devint un illustre rhéteur à Rome, consul en 146, est considéré comme le premier orateur de son temps : il a été choisi par l’empereur pour être le maître de Marc Aurèle. Peu de ses écrits sont conservés. Tous ces auteurs ont néanmoins été récupérés par les autres sphères culturelles, et il serait grand temps de les rapatrier afin de remembrer l’histoire de la littérature algérienne. Il conviendrait aussi de régénérer le legs culturel oral qui appartient au fond commun de tout le Maghreb, pour le mettre à la portée des jeunes générations. Eparpillé à travers le pays, ce trésor poétique, poésie populaire en langue arabe dialectal et amazighe, devrait être rassemblé et étudié, de même que la chanson populaire.

A partir du VIIIème siècle après J-C, au lendemain de l’islamisation du Maghreb, l’Algérie a donné le meilleur d’elle-même pour exprimer l’âme d’un peuple épris de liberté et attaché à une civilisation raffinée et exceptionnelle où tout est amour du prochain, tolérance et justice : Sédrata, Klaât Beni Hammed, Achir, Béjaia, Tlemcen, Alger, Constantine sont parmi les sites prestigieux où se dressent encore fièrement les vestiges et les monuments de cette époque. Il y a eu «l’art Idrisside» (mosquée du vieux Ténès), «l’art aghlabide», «l’art de Sedrata» (Issadraten, à proximité d’Ouargla), «l’art ziride»(ville d’Achir, monts du Titteri), «l’art hammadite» (Kalaâ des Beni Hammed, près de M’Sila), «l’art almoravide»(El Murabitun ou gens du Ribat:Tlemcen, Nédromah) «l’art almohade»(Al Muwahidun: Oued Ras, Ténes et mosquée de la Kalaâ), «l’art Abdelwadide» (Méchouar de Tlemcen et camp militaire de Tamzazdakt, El-Kseur, Béjaia), «l’art mérinide» (rempart de Mansourah, Tlemcen et port Honaine), «l’art hafside»(la Kalaâ, Ténes, et Béjaia).

Retracer l’histoire de l’art algérien et son évolution millénaire est une œuvre immense qui reste encore à faire. Aussi, nous devons évoquer ce génie créateur précité des hommes de ce pays, contribuer à la connaissance d’une civilisation extraordinairement féconde et participer à l’effort entrepris pour étudier, restaurer, conserver, diffuser et épanouir notre culture nationale . Avec l’architecture : «la pentapole du M’zab, la Casbah (qui ont forcé l’admiration de Mr Le Corbusier), la grande mosquée de Tlemcen.», avec l’archéologie : «le tombeau royal de Mauritanie, le Medracen, la Soumaâ (monument funéraire dédié au chef numide Massinissa), Timgad, Djamila, Tiddis, Tipaza, les ksours millénaires du sud…», avec la paléontologie : «animaux et plantes fossilisés dans les ères géologiques (ammonites, nautiles…)», avec les arts plastiques : «peintures de Med Khadda, miniatures de Racim, l’enluminure de Temmam…», avec les arts décoratifs traditionnels : «la sculpture du bois, le stuc, la céramique, la calligraphie, les arabesques, la mosaïque…», avec les arts populaires de Nédromah aux Aurès, de l’extrême sud targui à la kabylie en passant par le M’Zab, partout présents dans les objets usuels traditionnels : tapis, meubles, poteries, bijoux, peintures murales aux décorations d’une remarquable richesse thématique.

«La culture est une acquisition personnelle .Dans la mesure où l’on peut faciliter le rêve et la curiosité, on peut aider les gens à acquérir la culture.»Puisque, nous dit-on, les enfants ne vont pas naturellement à l’art, c’est l’art qui ira à eux. La diffusion de la culture n’est plus monopolisée par le livre, l’heure est venue de mettre sous les yeux et entre les mains des enfants, images et objets provenant des réserves des musées. On assurera ainsi le contact des jeunes avec les œuvres d’art et avec les traditions de la culture régionale.

L’élève lui-même peut avoir sur le travail des hommes et des artistes des idées, et non seulement il doit pouvoir les exprimer, mais ces idées peuvent être fécondes. Et de ce contact , une nouvelle notion peut apparaître, celle de la responsabilité même de l’enfant à l’intérieur d’un univers global où il a sa place comme l’adulte .Ainsi l’école devient un milieu osmotique au milieu duquel l’élève évolue et peut être chargé de certaines responsabilités, comme un grand, en quête du réel ou de l’authenticité.

LA PEDAGOGIE CULTURELLE

Nous faisons confiance à l’intelligence, à l’autonomie, au pouvoir d’adaptation et de création de l’homme. Nous pensons que l’essentiel de ses maux provient de l’ignorance dans laquelle il est trop souvent tenu. Nous estimons aussi qu’il n’est jamais trop tôt pour sauvegarder et développer les possibilités de compréhension et de créativité de l’enfant, que l’évolution des mieux armés, impose l’aide éducative renforcée à ceux qui n’ont pas d’emblée les mêmes possibilités. C’est ce que l’on permet d’appeler «pédagogie culturelle». Elle est une invitation au voyage. Chaque enfant qui entreprend quelque chose a, au départ, une certaine idée de ce qu’il veut réaliser. Il y a même erreur à se substituer à lui en lui montrant ce qu’il faut faire ou à le laisser se débrouiller seul pour, finalement, réduire ses ambitions à sa seule maladresse. Au début, livré à lui-même, il se contentera d’avoir simplement fait quelque chose, il s’exercera et progressera sans doute, mais très vite, il se lassera de tourner en rond dans ses propres limites.

C’est à ce point que le pédagogue devra être disponible, non pour lui imposer une solution, mais l’aider à découvrir celle dont il sent confusément le besoin parmi d’autres possibles. L’art du pédagogue, c’est de savoir saisir ce moment privilégié de l’insatisfaction et de le faire fructifier. Dire constamment : «c’est bien !», endort l’esprit et anéantit le besoin de dépassement sans lequel aucune culture n’est possible. Dire : « C’est mal !» décourage la joie et l’effort de création qui comporte toujours le risque de l’essai et de l’erreur et engendre la passivité et le conformisme. Ce qu’il faut, c’est ensemble chercher ce qui, dans la réalisation, a trahi les intentions et le projet et par référence à d’autres entreprises analogues, celles des camarades, voir comment il est possible de recommencer pour surmonter les obstacles. Par cette méthode, l’élève apprend à l’égard de lui-même, une attitude d’analyse, de recul et de lucidité indispensable aux progrès de sa création. Ce qui lui importera le plus, ce sera son jugement et le sentiment d’avoir réalisé le plus fidèlement possible le projet qu’il portait et qui le portait. Disons, au fond des choses vieilles comme Platon ou Montaigne : nous avons à cultiver à la fois, un esprit, une sensibilité, un corps. Il s’agit plutôt de « préparer à» que de «former à», de permettre une attitude et de la développer. Nous devons accorder cette attention toute particulière aux apprentissages culturels. Est-il utile d’en rappeler les raisons : d’abord parce qu’une certaine qualité de l’être ,tout au long de sa vie, est liée à l’apprentissage qu’il a pu faire de s’exprimer, que ce soit par la création théâtrale, architecturale, musicale, chorégraphique, plastique, et de goûter, à travers ses propres exercices, la création des artistes d’aujourd’hui et de demain, mais aussi de ceux qui nous ont précédés et dont le legs constitue un patrimoine qui nous est commun dans la seule mesure où nous avons appris à le connaître et à l’apprécier. Nous avons tous besoin de ce contact avec le patrimoine qui nous permet de nous enraciner, de retrouver le chemin des antiques certitudes où chacun d’entre-nous peut d’ailleurs trouver les éléments vivants de certitude et plutôt avons tendance à en tirer des références ou des joies pures. «Cette recherche du vrai ou de l’authenticité qui caractérise l’homme d’aujourd’hui est une forme de culture, même si l’on est au cœur d’une relativité générale : «nous sommes d’éternels déstabilisés qui cherchent des points d’équilibre et ne les trouvent pas !» nous rappelle R.Milhau.

Des sorties organisées sur les sites historiques, des conférences débats se dérouleront de façon à sensibiliser le plus de jeunes possible : des écoliers, lycéens, maisons de jeunes, centres de formation professionnelle, de rééducation, de formation continue sans oublier ceux des zones rurales, des agglomérations les plus reculées de chaque wilaya du pays. Ce qui favorisera les échanges de créations artistiques et aiguisera l’émulation inter établissements.

Le bon animateur sera une sorte de «médium» qui offre aux enfants «la clé» avec laquelle ils pourront «ouvrir les portes, «déclencher le déclic «allumer l’étincelle» et la petite flamme dans leurs yeux. Le pédagogue deviendra animateur et l’animateur pédagogue. Ces apports culturels extérieurs feront sans doute parmi ce petit monde des enfants «des artistes en herbe» qu’on essayera de suivre l’évolution en apportant l’engrais adéquat nécessaire à leur croissance dans ces pépinières que sont les groupes scolaires.

La culture est à cet égard, par le fait qu’on ne se cultive pas tout seul, mais toujours dans la communauté, dans un rapport avec des œuvres, avec des auteurs, des interprètes, un public dans lequel on est immergé. La culture vraie n’est qu’une accession aux plus grands problèmes que pose la vie des hommes et un effort pour les résoudre. Ce qui permet à ces derniers de mieux prendre conscience de leurs convergences et divergences, puis aussi de leur pluralisme, de vivre tout cela dans un respect mutuel et de faire en sorte qu’ils les acceptent.

Dans un monde d’intolérance et de violence comme celui que nous vivons, la culture est donc peut-être ce qui peut permettre de ne pas nous entre-tuer. Elle doit aider l’homme à dominer sa propre vie et elle n’est pas une réponse aux questions de l’homme. La culture est donc cet élément perpétuellement dérangeant qui le conduit à s’interroger sur lui-même, à rester constamment en éveil, à ne pas s’endormir dans les platitudes qui lui seraient imposées ou dans une vie végétative comme notre monde moderne peut en créer, à coup de conditionnements publicitaires et l’aliénation dans le travail.

Pour conclure, Montesquieu affirmait: «Les hommes sont comme des plantes, qui ne croissent jamais heureusement, si elles ne sont cultivées.»